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    Les lycées numériques : réflexions et prospectives

    L’équipe d’Actionmiroir.com a eu le plaisir de rencontrer Mr Claude Tran pour s’entretenir avec lui  d’e-education. Chargé de mission pour le lycée numérique au Conseil Régional d’Aquitaine depuis septembre 2008, il s’est mis au service de l’institution pour apporter son expérience et son savoir-faire à la réflexion menée pour construire le lycée de demain.

Avant-propos

Nous sommes accueillis dans le hall du conseil régional, lieu de passage et de vie, où nous pouvons échanger sur le lycée numérique.

Ce qui nous frappe tout d’abord chez Claude Tran, c’est sa philosophie de vie. Il nous raconte un peu son parcours voire ses parcours. D’abord étudiant passionné de physique, puis professeur, il participe à la création d’une des premières écoles d’ingénieurs au Maroc. Après avoir été chargé de mission d’inspection des sciences physiques dans ce pays, il change d’orientation pour « faire carrière » de proviseur dans différents lycées de France et de l’étranger durant 27 ans. Par la suite, il accepte une mission d’expertise auprès du Conseil Régional.

Dans chacune de ses fonctions, l’attachement à l’école, porteuse de réussite et de promotions pour tous les jeunes, sera restée son credo ; peut-être comme un juste retour des choses, une sorte de dette envers ses maîtres et l’éducation nationale.

Le besoin de se poser les questions de demain

« Être chargé de mission c’est d’abord donner un avis d’expertise, et pour cela, prendre en compte les problématiques actuelles pour imaginer les situations de demain », c’est en ces mots que Claude Tran définit simplement son travail. Le numérique doit prendre une place de plus en plus importante dans l’éducation de la génération actuelle, née dans cet environnement. Les jeunes ont aujourd’hui un rapport avec l’univers numérique plus familier que leurs parents et que le personnel enseignant,  celui-ci faisant partie de leur quotidien. Cela facilite la tâche pour les jeunes, mais pour l’État cela pose le problème de la formation des enseignants et pour les collectivités celui de la mise à disposition d’infrastructures et de matériels performants avec des objectifs de réussite pour tous.

Pour se poser les questions d’un lendemain numérique, il n’est pas nécessaire d’avoir une formation scientifique ou technologique ; les dimensions économiques, sociologiques, pédagogiques, éthiques, politiques du problème sont tout aussi importantes. Toutefois, dans la pratique les stratégies dépendent vraiment des réalités techniques et des solutions que la technologie propose. Des points communs se dégagent donc et cela sert de maitriser les « dessous » du numérique. Le processus de réflexion reste tout de même identique. L’esprit scientifique et la réflexion se mêlent à l’expérience, pour analyser les solutions les plus efficientes en accord avec les objectifs généraux de l’institution. Le projet lycée numérique devient alors un terrain de réflexion, d’échange et d’expérimentation, donc d’apprentissage pour Mr Tran qui voit là l’opportunité de mettre en synergie son expertise scientifique, ses expériences professionnelles, sa connaissance du terrain, et sa culture personnelle pour proposer des préconisations en phase avec la réalité du terrain. Pour ce passionné de physique, être expert lycée numérique n’est donc pas un hasard, mais c’est plutôt une suite logique de ses fonctions précédentes, un aboutissement.

Lycée numérique : une question d'équipement, mais pas seulement !

Durant l’entretien, nous avons cherché à comprendre quelles étaient les priorités qui s’imposent aux décideurs des prochaines années en matière d’éducation numérique. Les réponses sont bien sûr multiples, mais il semble que l’on peut en distinguer trois essentielles.

Tout d’abord, il s’agit de choisir les infrastructures et les matériels mis à disposition des élèves et des professeurs dans les salles de classe. Ce point est primordial et sensible, ces choix sont souvent stratégiques, car ce sont des investissements coûteux et sur du long terme ; or les solutions techniques évoluent très rapidement et deviennent vite obsolètes. L’exemple du tableau numérique interactif est à cet égard instructif : les lycées qui se sont équipés ces dernières années ont acquis un matériel moins « universel », moins « interopérable » que ce qui est proposé aujourd’hui… il existe en effet maintenant sur le marché des vidéos projecteurs interactifs qui ne nécessitent plus d’enlever l’ancien tableau blanc, constituent une solution moins onéreuse et plus adaptée. « Dans la classe, un vidéoprojecteur interactif, un tableau blanc ordinaire, un ordinateur et une connexion internet suffisent au bonheur numérique du professeur et des élèves ! Reste à choisir lequel et surtout pour quoi faire ? » affirme Claude Tran.

La réponse à cette question est fort complexe et nous ne verrons des solutions apparaître qu’au travers d’une véritable évolution des pratiques pédagogiques à venir.

Le deuxième point central pose la question des outils d’enseignement : « les manuels scolaires numériques d’aujourd’hui ne sont pas encore bien adaptés ; les éditeurs numérisent des manuels papier et ne proposent donc que des manuels scolaires classiques en PDF. Ce qu’il faut c’est construire des manuels interactifs pour une véritable pédagogie active dans l’espace classe, mais surtout dans l’espace-temps, c’est à dire utilisable de façon interactive hors de la classe, lors du travail personnel de chaque élève, dans une sorte de continuum espace-temps pédagogique » affirme Claude Tran. Cette réflexion que nous partageons, autant pour l’éducation que pour la presse, passe par un travail de mise en forme particulière en fonction des supports : on n’enseigne pas de la même façon avec un support numérique et un antique rétroprojecteur, pourtant novateur en son temps : la matière et le contenu s’adaptent aux réalités du moment. De la même manière, chacun pourra et devra adapter sa méthode de travail au quotidien. « L’enseignant ira chercher des outils, des ressources sur Internet : des logiciels, des documents (texte, audio, vidéo) qu’il va utiliser dans son cours ou mettre à la disposition des élèves. Il va partager une partie de sa préparation avec ses élèves. Et parfois, même en réserver certaines parties à des élèves qui ont besoin de soutien particulier ou d’approfondissement » affirme Claude Tran. Les cours pourront s’enrichir et évoluer avec le temps permettant à chaque professeur d’améliorer ainsi la qualité de ses interventions en les personnalisant, toujours au bénéfice des élèves.

Pour ce qui est de la troisième priorité, on doit d’abord rappeler qu’il ne faut pas se tromper d’objectif : à l’heure où la réduction du nombre de postes d’enseignants se systématise, il serait illusoire de penser que le numérique peut se substituer à l’acteur essentiel que constitue le professeur en éducation. Cet outil fera évoluer les pratiques pédagogiques pour les rendre plus en adéquation avec l’environnement des élèves. Il ne pourra pourtant permettre de réduire les écarts de réussite et les nouvelles fractures qui s’annoncent que s’il est associé à une solide formation des professeurs en didactique numérique ainsi qu’ à un accompagnement personnalisé de chaque élève que seul un enseignant bien formé permet de rendre efficient.
Toutes les sphères, professionnelles comme privées, ont rapidement adopté les technologies numériques. L’éducation doit s’adapter pour rester en osmose avec une société où la dématérialisation des outils et des ressources semblent de règle.
L’université, le lycée ont-ils pris conscience de cet enjeu ? Nous avons eu quelques doutes au cours de notre formation. Nous avons donc cherché à comprendre le pourquoi et surtout le comment d’un tel retard. Claude Tran utilise pour nous éclairer sur ce sujet la métaphore de l’automobile et de son conducteur.

« Pourquoi une personne s’équiperait-elle d’une automobile et une collectivité d’un autobus ? » Pour que la voiture ou le transport en commun soit utilisable et rentable, il faut des infrastructures adaptées sur lesquelles ils peuvent se déplacer en sécurité et rapidement ; en l’occurrence des routes, voire des autoroutes. Si ces routes ne sont pas tracées et aménagées, l’utilisation de la charrette et du cheval reste encore idéale, mais ne saurait permettre à tous de voyager ! De la même façon, pour que l’éducation se mette au numérique, il lui faut bénéficier des autoroutes et des routes de l’information que sont le haut débit voire le très haut débit. Or aujourd’hui, les réseaux sont très hétéroclites, inégalement répartis et les débits ne sont pas les mêmes pour tous, créant de facto de réelles inégalités entre les utilisateurs. Alors : « Achèteriez-vous une automobile si les routes n’étaient pas de qualité et surtout trop encombrées ? »

Pour que l’usage de la voiture soit efficient, il faut également que son entretien soit moins coûteux que le gain qu’elle procure. Le problème de la maîtrise de la maintenance informatique est donc posé.
Enfin pour pouvoir profiter d’une voiture, il faut apprendre à l’utiliser et posséder un permis de conduire, de plus en plus complexe à obtenir aujourd’hui.

De nombreux professeurs qui souhaitent utiliser l’outil informatique avec leurs élèves regrettent, soit « que ça ne marche pas ! », soit que « le matériel n’est pas adapté » ou encore que « les outils sont trop techniques ». Il est alors plus confortable et surtout sécurisant de conserver des méthodes de préparation de cours traditionnels dont on est assuré qu’elles permettent de « finir les programmes ».

Alors sans avoir appris à conduire et sans disposer d’auto-école à proximité, achèteriez-vous une automobile ?

Les quatre conditions d’une évolution possible vers un lycée numérique porteur de réussite, sont donc de disposer d’infrastructures réseau généralisées et pérennes pour tous les élèves, de matériels simples d’usage et solides avec une maintenance assurée, de contenus et de ressources faciles d’usage et d’accès et d’équipes enseignantes initialement et tout au long de leur carrière bien formées.

Il était jusque-là relativement facile d’équiper les lycées avec du matériel et de faire « du nombre ». C’était possible si la réflexion sur les opportunités d’investissement associait les enseignants les plus engagés. La dimension du problème a aujourd’hui changé : d’une part il faut adapter les matériels aux typologies d’usage : quelle voiture acheter ? Peut-on choisir un 4×4 pour circuler en ville ?Est-il sage d’acquérir des portables sophistiqués pour des usages simples ? Que penser de la vingtaine d’ordinateurs qui produisent 4kW par salle de classe alors que la facture carbone nous interpelle ? Autant de problèmes qui ont une incidence forte sur l’efficience des choix. Il faudra sûrement commencer par les transports en commun avant de penser à acheter une automobile.

D’autre part se pose le problème de la nature des outils et des ressources mises à disposition. Là encore la liberté pédagogique des enseignants laisse à penser que les solutions les plus « interopérables » et ouvertes seront privilégiées. Les choix seront certainement faits en concertation avec tous les partenaires et nul doute que les associations de professionnels du numérique pédagogique, qui ont initié et portent l’évolution actuelle du numérique à l’école, sauront dire leurs préférences. Il est également clair que les économies d’échelle seront recherchées à l’heure où toutes les collectivités territoriales s’engagent plus en avant vers l’éducation numérique.

C’est ainsi qu’à minima, un espace numérique de travail et des ressources numériques en ligne seront les outils essentiels pour que chaque enseignant et chaque élève sache et puisse profiter au mieux des matériels et des infrastructures que les collectivités mettent à leur disposition.

Les collectivités territoriales qui construisent et équipent les établissements scolaires de demain devront également mettre en adéquation les architectures, les équipements, les contraintes et les fonctionnalités du lycée numérique avec les pratiques pédagogiques et les attentes des usagers de demain. À l’image de certains lycées novateurs comme l’Orestad Gymnasium de Copenhague.

D'une intelligence individuelle à une intelligence collective

L’idéal en matière d’éducation consiste à permettre à chacun d’aller aussi loin que possible dans le développement de ses capacités personnelles en activant toutes ses intelligences potentielles ; la première difficulté résidant dans les grandes différences de « tempo » de chacun. Imaginer un apprentissage où tout le monde avance en même temps est donc souvent illusoire. La société a d’abord privilégié les apprentissages individuels et célébré les réussites personnelles. Le fonctionnement des organisations de production et d’échange valident de moins en moins ce type de formation. Internet et le Web 2.0 ont totalement changé les pratiques et les modes d’accès aux savoirs. La civilisation du numérique permet de passer d’une société et d’une intelligence « individuelles » à une société et une intelligence « collaboratives » (au-delà du savoir de chacun nous pouvons savoir ensemble) et plus encore « collectives » (nous savons ce que les autres savent). Ce démultiplicateur d’intelligence collective accélère le changement et ouvre des horizons nouveaux à tous ceux qui se sont engagés dans le développement de pédagogies novatrices

L’enseignant qui reste le « maître » de sa classe n’est plus aujourd’hui le seul à savoir, car l’école n’est plus le seul lieu des apprentissages. L’apprenant (l’élève, l’étudiant) devient alors acteur de son apprentissage et le professeur évolue vers un rôle de médiateur, de tuteur méthodologique ; l’acquisition des savoirs devient partagée. Le lycée devient le lieu où les apprentissages sont davantage centrés sur les savoirs-faire (et pas seulement cognitifs) et bien sûr les savoirs-être.

De profondes mutations de l’école se profilent donc, mais plus que technique, la révolution numérique dans l’éducation sera pédagogique. Les acteurs et les décideurs de l’éducation nationale doivent l’anticiper, s’y préparer et l’accompagner.
Claude Tran insiste : « la révolution numérique dans l’éducation est peut-être une des rares chances à saisir pour enfin permettre à tous les jeunes, quels qu’ils soient, où qu’ils soient, de développer grâce à l’école tous leurs potentiels et de réussir une insertion sociale et professionnelle à la mesure de leurs ambitions. » Et cela reste plus vrai encore pour les adultes et leur nécessaire formation tout au long de la vie. Il attache à cet objectif une grande importance, car il s’agit avant tout d’équité, mais aussi parce que la France reste malgré sa puissance économique un petit pays quant au nombre d’habitants (comparativement aux États-Unis, à la Chine, à l’Inde ou encore au Brésil) et « on ne peut se permettre de perdre le moindre jeune en cours de route alors que la nécessité consiste à produire plus encore de valeur ajoutée dans un monde aussi globalisé. »

Nous lui demandons si l’Aquitaine est dans le bon Wagon : il répond sans hésiter « oui » et ajoute : « dans le numérique, et c’est une constante de l’évolution technologique, il est dangereux de progresser lentement, mais il est plus dangereux encore d’avancer trop vite. L’idéal c’est d’avoir quelques équipes suffisamment novatrices pour expérimenter, tester, et surtout permettre à toutes les autres d’être dans leur temps avec les justes moyens pour réussir : c’est le cas de notre Région. »

Nous souhaitons remercier Mr Claude Tran pour sa disponibilité et la qualité de ses propos. Il a su être à l’écoute et présent pour nous aider à améliorer notre article.

 

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